Monday, 12 December 2016

"Bled" by Tierno Monenembo



"Bled", le nouveau roman de l'écrivain Tierno Monénembo est paru en octobre aux éditions Seuil.
Tierno Monénembo, né en Guinée en 1947, a enseigné en Algérie de 1979 à 1983 et c'est au bled que son imaginaire le ramène, et nous invite dans cette nouvelle fiction située dans les années 80, narrée par une femme, Zoubida.
Le roman s'ouvre sur une jeune fille de Aïn Guesma qui s'enfuit pour échapper à une foule qui veut la lyncher. Son crime ? Etre tombée enceinte hors mariage et avoir gardé l'enfant. Un enfant illégitime chez les Mesbahi, « le troisième en mille ans. »
Zoubida sait ce qu'elle risque en partant seule, sans parents et sans argent. Peu importe le cout, elle veut garder son enfant.
Des années après les événements qui vont suivre sa fuite faite d'auto-stops, de voyages clandestins en bus, à dos d'âne et en voiture volée, et ses nombreux périples, comme avoir été retenue prisonnière dans la maison close tenue par Mounir, c'est à Alfred qu'elle adresse maintenant ses pensées.
Alfred Bamikilé, futur enseignant d'éducation physique à Aïn Guesma, un homme doux et plein d'humour venu du Cameroun, devenu ami de son père, était loin de se douter qu'en échouant presque mourant en plein hiver sur les terres de papa Hassan et maman Asma, il allait mettre en marche les roues d'un destin que Zoubida était loin d'envisager.
C'est par le biais d'Alfred que Zoubida va rencontrer Loïc, son amant qu'elle décrit comme étant marqué par la poisse propre à Aïn Guesma.
Au fil des épreuves, c'est la prison et un grand amour qui libéreront la narratrice car « l'univers est une chambre de prison, c'est le livre qui en détient la clé ».
Bled n'est pas une tragédie, bien que les faits et le vécu de la narratrice et celui des nombreux personnages qu'elle va rencontrer, hommes et femmes confondus, aurait pu faire glisser une grande partie de ce roman dans cette catégorie.
Bled, raconté avec recul et sans amertume, est construit sur une conviction fondamentale, celle qu'un bout de vie est une forme d'espoir étincelante et dont on peut tous s'inspirer.
A travers ce Bled', Monénembo explore des géographies renversées. Le corps est un lieu, les territoires ne sont que des espaces de transits. Quant à l'Algérie, elle est « un boubou d'épines. Tu le portes, il te pique, tu l'enlèves, tu es nu. »
"Bled" de Tierno Monénembo, éditions Seuil, octobre 2016, pp. 199.
NB: Mes remerciements aux éditions Seuil pour la copie presse de ce roman.
Article initially published on HuffPost Algerie

Thursday, 8 December 2016

We the others: Algeria's future and the future of Algeria



Another collective reflecting on the actions and non-actions that have created today's Algeria. Each writer is presented as a specialist of the field he or she chooses to retrace. In some cases the author is a well known specialist, in other cases, the writer simply has no more grasp of the matter at hand than any lambda citizen, and simply poses as one.

The result is disappointing and makes for a dull read. This type of "reflection with hindsight" is another example of groups with friendly links to publishing houses who blindly edit the work of groups seemingly decided upon claiming they constitute an elite. If the essays were free I wouldn't complain, but these publications are always expensive.

My review on TSA in French: « Nous autres » : l’Algérie du futur et le futur de l’Algérie ?

The Devil's apple: a novel that explores forgiveness and vengeance




Really enjoyed Djamila Morani's novella. Morani is a young Algerian author who writes in Arabic.

Tufah el-Djinn is set in Baghdad during the Abbasid period. A 12-year old girl who has witnessed the assassination of her family and escapes is faced with two choices: let herself die or get better to find out why her father became such a threat and to whom.

My review on TSA in French: Tufah el-Djinn : entre le pardon et la vengeance 

The Boumediene years - essays and short stories by a collective of authors




Aiming to demystify the Boumediene era, a collective of authors directed by Mohamed Kacimi tells their side of the story through their memories of these years as the children, teenagers or adults they once were.

My review on TSA in French: Les années Boum, souvenirs des années Boumediene

Round up of book signings and conferences at the SILA




My roundup of authors and conferences not to miss during this edition of the International Book Fair of Algiers. On TSA in French: Rencontres et conférences cette semaine au SILA

The Maze: the night of the great discord by Hmida Ayachi



Hmida Ayachi is a well-established Algerian novelist and playright who writes in Arabic. One of his masterpieces "متاهات، ليل الفتنة" was translated into French by Lotfi Nia and published by Barzakh in October 2016.

I have not yet read him in Arabic but the translation was astounding. Translator Lotfi Nia has made me discover an author who will remain one of my favourite Algerian novelist.

My review The Maze on TSA in French below and here: Dédales, la nuit de la grande discorde de Hmida Ayachi


Dédales, la nuit de la grande discorde de Hmida Ayachi
Au mois d’octobre, le deuxième roman de Hmida Ayachi متاهات، ليل الفتنة  a resurgi sur la scène littéraire grâce au traducteur Lotfi Nia. Matahat est maintenant publié en traduction sous le titre « Dédales – la nuit de la grande discorde » (Barzakh 2016).
Cette traduction permet de redécouvrir l’une des œuvres majeures de Hmida Ayachi, dont l’original était publié en 2000, et de renouer avec la théâtralité des textes de cet auteur.
Hmida Ayachi est romancier, essayiste et dramaturge et « Dédales » est un très bel exemple de l’agilité et de la créativité de Ayachi, un roman dans lequel l’auteur a allié écriture narrative et dramatique.
Le terme ‘personnage’ désignait le masque de l’acteur dans l’antiquité, ce glissement de sens sied tout particulièrement à « Dédales » dans lequel théâtre et roman en tant que genres sont étroitement liés, chacun empruntant à l’autre. Et ce sont plusieurs masques que Ayachi va façonner autour de Hmidou, le personnage qui va rentrer le premier dans cette « nuit de la grande discorde ».
C’est en allant visiter une parente que le père de Hmidou se retrouve témoin de la fureur qu’Abou Yazid et ses hommes vont déchaîner sur les habitants de Makedra, un petit village près de Sidi Bel Abbes, et du massacre qu’ils vont y perpétrer. Alors que le groupe s’approche, tous reconnaissent Abou Yazid à sa tête, l’un des leurs qu’ils ont meurtrit et maudit lorsqu’il était enfant. Aujourd’hui, il est à la tête de « deux cents éléments armés de la phalange d’El-Khadra », et il est revenu pour abreuver sa vengeance.
Hmidou décide de partir pour Makedra pour voir son père. Les horreurs et le sang versé lui remémorent l’histoire de sa famille et celle des membres de ce village, avant et après l’arrivée du nouvel imam et des hommes comme Mohamed Haroun lorsque « Sidi Bel Abbes et d’autres régions d’Algérie furent secouées par un grondement jusqu’alors inconnu ».
Après avoir revu sa famille et les fantômes de son passé, Hmidou revient à Alger pour continuer à travailler sur ses reportages avec Omar, Ali Khodja et Hmida, l’alter ego de l’auteur. Suite à leur rencontre avec le ‘Général à la retraite’, les événements se précipitent. Le dédale va se refermer pendant la visite d’Alexandra qui s’apprête à revenir à Alger pour un reportage. H’mida a un pressentiment, s’il sait interpréter son cauchemar, il sauvera sa vie.
La violence et tous les fléaux qu’elle va engendrer vont peu à peu détruire les frontières qui séparent cauchemars, illusions et quotidien. L’Histoire devient l’histoire pour Hmidou lorsqu’il découvre un personnage historique, un autre Abou Yazid, Abou Yazid al-Nikari lui aussi renégat et assoiffé de sang. Ses premières rencontres, jeune, avec Warda maintenant son épouse, se transforment en poème, et la vie qu’il partage avec elle, en prophétie.
Cette réalité brouillée, ce tiraillement permanent entre hantise et a-normalité, va engloutir tous ceux pour qui le temps va se figer pendant une décade. Omar, photographe, se revoit enfant avec son frère Rachid, parti en Afghanistan et passé pour mort jusqu’à son court retour. Ali Khodja, de mère égyptienne, contemple comment après avoir traversé les géographies, de l’Égypte à l’Algérie, il est arrivé au même point de violence. H’mida qui a « l’impression d’ouvrir les yeux dans le noir le plus complet » lui s’accroche à ses souvenirs de Aïcha pour ne pas sombrer. Kamel Mansour, qui s’est échappé de la prison de Lambèse avec une centaine d’autres, essaie de se remémorer qui il était avant la prison car son « cœur a cessé de battre, mon cœur ne bat plus ».
Ayachi construit cinq architectures et cheminements dans « Dédales », cinq scènes, nocturnes, dans le labyrinthe que ces années vont ciselées : le dédale du malheur, de la blessure, de la poussière, le dédale du dédale et celui des cauchemars.
C’est en jouant avec les modes d’énonciations et les effets visuels portés par la typographie du texte que Ayachi fait entrer le théâtre dans son roman, entre récits et dialogues, cauchemars et observations, narrations et déclarations.
Les effets de typographie comme les juxtapositions de langue arabe et langue française, créent une narration dynamique, émouvante, et un effet de lumière sur et dans le texte. Les calligrammes qui s’entre-lient comme les tatouages des femmes de Makedra, transmettent aussi le rythme des fqirat et autres chants mystiques des habitants de ce roman. Ces effets visuels, présents dans l’original, ont été respectés et soignés dans le texte traduit et son édition.
Peu sont les romans sur les années 90s qui ont su se réapproprier une identité littéraire au-delà du traumatisme. « Dédales » est l’un d’eux. Ayachi a non seulement créé à partir d’une destruction, il a renouvelé son art pour le et se redéfinir.
En dépassant les frontières du roman et de la représentation théâtrale dans « Dédales », Ayachi a construit une œuvre nouvelle, hybride, mouvante, et a introduit le « théâtre de la cruauté » dans le corpus littéraire algérien.
« Dédales, la nuit de la grande discorde » de Hmida Ayachi traduit de l’arabe vers le français par Lotfi Nia, Barzakh, octobre 2016, pp. 266.


New novels by Barzakh publishers



Barzakh editions are one of the strongest publishers of the market for fiction and non-fiction in French, in Algeria.

To open this year's literary season, nothing more convenient than a list of their new novel releases. My overview of their book list on TSA in French: Les nouveaux romans de la rentrée

New novels published by MIM editions




The literary season in Algeria doesn't occur in January. Publishers begin to awaken in May and they fully flood libraries with their new releases in October, a time chosen to match with the International Book Fair of Algiers (SILA).

One of my favourite publishers are MIM. Here's a quick overview of their new novels on TSA, in French: Nouveaux romans et nouvelles voix chez les éditions MIM

Mirrors and reflexions: Miraya Amazighiya by Nadjet Dahmoune




Nadjet Dahmoune's short story collection published by ANEP editions is a wonderful read. These are all stories about Berber women, told by Berber women. Told as if both readers and narrators were sharing a late night tea by the fire, these women revisit their past, its beauty and many cruelties.

One to watch particularly because it has finally inserted the Berber language into an Arabic text.

My review on TSA in French here: Miroirs et réflexions : « Miraya Amazighiya » de Nadjet Dahmoune



Migration, clandestinity and tragedies: The Desert or the Sea by Ahmed Tiab



In Algerian literature, few are the novelists who have taken for inspiration the situation of migrants crossing Algeria from the Sahel region and heading for Europe.

Ahmed Tiab is the exception with his crime fiction Le désert ou la mer (The Desert or the Sea) published in May by L'Aube editions.

My review here on TSA in French: Migrations, clandestinité et tragédies : « Le désert ou la mer »

Sins and Faults: A New Algerian Novel Beyond Terrorism, Islamism, and Love-ism


Anyone interested in an Algerian novel that has finally moved beyond the tropes of terrorism, Islamism and love-ism should read Said Khatibi’s Kitab al-khataya.
Algerian novelist Said Khatibi’s Kitab al-khataya* (كتاب الخطايا), or The Book of Faults,  is the unabashed story of a young woman who reviews her dating life with a great sense of humor and of honesty, weighing the good and the bad of her situation as a working woman, a little uncertain as to where she should be heading in life.
Set in bustling Algiers and its suburbs, thirty-something Kahina is one of the many women and men who juggle work and dating, and who attempt to find a secure anchorage somewhere in an environment that is structurally changing and crumbling at a furious pace.
In this refreshing novel, Khatibi etches tender, empathetic, and non-judgemental portraits of individuals who are simply trying to find a little space to dream.
Kitab al-khataya is Kahina’s book of errors, a sort of account-keeping that retraces the narrator’s life from the moment she realises things aren’t really going anywhere, standing in a overcrowded bus with a Tampax emergency, to when she falls pregnant — not by her fiancé.
Kahina lives with her parents in Ain Naʿdja and works as a receptionist in downtown Algiers. Like most of the people she knows, her situation affords her relative financial independence, freedom of movement, and also looks like a static dead end.
While the men in her life often add another layer of stress to her daily experiences, they soothe some of the frustration and anguish she feels about the future. If betterment won’t come from work, it may be brought on by love or, at least, by marriage. By examining the story of her dates, Kahina attempts to pinpoint where she went wrong. Falling in awe of her best friend was delicious and precious. But abortion is a loud wakeup call.
By looking outwards and observing the people around her, such as her easy-going mother, her married sisters, her friends and the random encounters she makes around the city, Kahina creates her own self-therapy and opens a window onto a fiercely radiant and contemporary Algeria.
Kahina is the narrator throughout Kitab al-khataya, but the book opens and closes with a note: a man is writing down her story. These parts echo Kahina’s last remarks toward the end of the novel, when she writes a long letter and sends it to someone who will understand and know what to do with it.
The influence of oral transmission and of an oral storytelling tradition is highly present in novels with multiple tellers. Stories like multifaceted mirrors such as The Sand Child by Moroccan writer Tahar Ben Jelloun published in 1985 are a great illustration of what we could perhaps refer to as its own genre. Several recent Algerian novels open in this manner. In Toy of Fire (دمية النار) by Bachir Mefti (2010), we learn of the protagonist’s story through a man who had met him at a party and was particularly struck by this character. Or in I Do As the Swimmer in the Sea (Je fais comme fait dans la mer le nageur) by Sadek Aissat (2004), a friend of the protagonist acts as his pen.
As for contemporary novels written by male authors who borrow the voice of a woman to weave a story, there are so many both in Arabic and in French that they might just show the tip of a trend seeking to extend Kateb Yacine’s classic novel Nedjma — in which Nedjma, the central character of the novel is silent — and to reconnect with the ancient cycle of El-Djazia.
Said Khatibi is a novelist and a journalist who writes both in Arabic and French. His latest novel أربعون عاما في إنتظار إيزابيل  (Forty Years Waiting for Isabelle [Eberhardt]), came out this summer both in Algeria (El-Ikhtilef) and Lebanon (Difaf).
Kitab al-khataya (كتاب الخطايا) was published by ANEP editions in 2013.
*I choose to refer in English to this novel as The Book of Faults. Strictly speaking Khataya “خطايا” should be translated as “sins” (faults as in ‘errors’ would correspond to أخطاء) but I would like to get away from religious references and tags, especially as the story is not moralistic nor religion-focused. That is how I understood the story. Others will read it differently. Nonetheless, I’ll stick to the word “faults” because it is a synonym of “sins” in English, and because I read somewhere something that more or less said “confession of sins are made to God not to men, faults are confessed to one another.” But I am no Arabic/English translator so don’t quote me. “Wrongs” or “wrongdoings” as suggested by others might be a good option too. The author will be best placed to choose. 



Review initially published on my favourite literature website: Arabic Literature in English (translation)

The World is My Language by Alain Mabanckou


Really enjoyed reading Alain Mabanckou's new essay Le Monde est mon langage (The World is My Language), a magistral literature lesson on novels written in French from novelists born and raised outside of France. 

My review here in French on TSA: Lecture: « Le monde est mon langage »

Wednesday, 17 August 2016

Algeria-Kabylie - a collection of essays and articles by Hugh Roberts



Hugh Roberts will be touring Algerian libraries from 17 to 27 August to present, discuss and sign his collection of essays "Algerie-Kabylie" published by Barzakh editions in 2014. All his articles were written between 1994 and 2010. They are still so relevant.

Want to know what this collection contains and argues for ? Read a review here in French on TSA:

Un rendez-vous à ne pas manquer cette semaine sera avec le politologue britannique Hugh Roberts programmé notamment à la librairie Cheikh de Tizi Ouzou le 17 août, pour présenter et débattre de son livre Algérie-Kabylie (Barzakh, 2014). D’autres rencontres littéraires avec l’auteur auront également lieu à Tazmalt, Sidi Aïch, Akbou, Aïn El Hammam, Bouzeguene, Béjaïa et Boudjimaa.

Associate Professor d’Histoire de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient depuis 2012 à l’université de Tufts aux USA, Hugh Roberts a concentré ses recherches sur l’Algérie depuis sa première visite en 1972. Inscrit en thèse de doctorat à Oxford pour étudier en particulier la révolution agraire, Roberts réalise grâce à des rencontres fortuites avec des habitants de Ath Waaban en 1975, qu’un champ de recherche bien plus fascinant s’ouvre à lui : la structure politique de la Kabylie.

Quarante ans plus tard, il continue à étudier, à écrire, et à intervenir sur l’Algérie et la Kabylie en particulier.

En attendant ses trois nouveaux ouvrages en préparation The Green Card : the political dynamics of Islamism in North African and Beyond (Hurst), Commanding Disorder : informal politics and military power in Algeria et Algerian Politics and the Kabyle Question (IB Tauris), son livre Algérie-Kabylie vient s’ajouter à sa liste de publications en langue française.

Algérie-Kabylie est une collection d’essais et d’interventions de l’auteur entre 1994 et 2010. L’ouvrage est divisé en deux parties. Une première appelée « études », qui réunit quatre critiques pour la plupart parues dans la revue algérienne Insaniyat entre 1998 et 2003, dont deux comptes rendus d’ouvrages académiques : La guerre civile en Algérie – 1990-1998 de Luis Martinez (1998) et L’islam Kabyle. Religion, état et société en Algérie de Kamel Chachoua (2001). La deuxième appelée « interventions » regroupe un hommage à l’anthropologue politique algérien Mahfoud Bennoune, et cinq entretiens et communications de l’auteur donnés entre 2001 et 2007, ainsi qu’une partie de son rapport pour l’International Crisis Group, sur ses sujets de prédilection : la structure du champ politique de l’Algérie et de la Kabylie.

Toutes les analyses de cet ouvrage, même si elles ont été formulées il y a des années, sont encore singulières par leur actualité.

L’un des aspects les plus intéressants des travaux de Roberts, amplement illustré ici, est son raisonnement en termes de traditions politiques pour appréhender et comprendre l’organisation politique et sociale de l’Algérie.

Son observation et sa démonstration d’une « tradition du self-government communautaire de la société des campagnes algériennes » et sa mise en exergue de l’importance des « traditions de pensées et d’expression des lettrés et des non lettrés » sont des éléments caractéristiques de ses recherches.

Depuis ses premiers travaux, nés d’observations sur le terrain, Roberts décortique « les modèles appliqués en anthropologie politique pour observer et analyser le fonctionnement du système des campagnes algériennes ». Dans les articles réunis ici, il examine entre autres les thèses des deux grands sociologues Gellner et Bourdieu et leur influence sur l’analyse de l’histoire politique et sociale de l’Algérie faites par d’autres ensuite.

En faisant le constat des thèses de Gellner et Bourdieu sur l’organisation politique berbère, celle de la Kabylie en particulier, il démontre le réductionnisme de la sociologie structuraliste, et de la thèse segmentariste.

Roberts revient également sur les routes prises par d’autres spécialistes, comme au sujet de la jema‘a « où l’on a fait croire que c’est une tradition exclusivement kabyle, alors que c’est une tradition que l’on rencontre à travers le pays et même ailleurs », ou certains traitements de la question du « déni identitaire » qui ne prennent pas en compte « qu’il y a eu une évolution patente dans la pratique aussi bien que dans le discours de l’État algérien depuis vingt ans ».

La somme de ces articles constitue une longue réflexion sur deux éléments dominants des analyses d’observateurs, étrangers et algériens, de la structure et de la vie politique algérienne : le rôle des liens de parenté (la généalogie et les liens du sang) et les alliances. Ces aspects souvent présentés comme les deux éléments clés, garants de cohésion sociale et politique, ont intéressé et continuent d’informer les lectures des sociologues politiques et anthropologues qui s’intéressent à l’Algérie.

Ce que Roberts démontre et la thèse qu’il avance depuis les années 70 est que les liens de sangs et les alliances n’expliquent pas la cohésion politique et sociale en Algérie mais qu’il existe « d’autres principes pour garantir la cohésion que la parenté et l’alliance ». Pour Roberts, ces autres principes sont de nature politique, un facteur fondamental dans l’organisation sociale.

Le mouvement de l’opposition et « la faiblesse de l’aile civile de l’élite politique nationale », la crise démocratique en Algérie, l’opacité du système politique, et la question Kabyle, sont les autres grands thèmes en discussion dans cette collection. Des analyses offertes pour informer l’opinion internationale, et qui se veulent aussi « une contribution aux réflexions des acteurs algériens ».

Analyser la structure d’une société, en dégager les principes selon lesquels elle s’est formée et les structures sur lesquelles elle s’est construite n’est pas qu’un exercice intellectuel. Ce type d’analyses rigoureuses constitue un moyen raisonné de comprendre le cheminement d’une construction politique, et de permettre de « s’émanciper de sa mémoire » pour mieux construire.

Cette collection d’essais s’ouvre sur « les prémisses historiques d’une libération inachevée » et se termine sur la « philosophie des réformes » des années 20 à nos jours, et chez les précurseurs comme Ibnou Zakri, né en 1853. Une réflexion sur le mouvement réformiste algérien à méditer.

« Algérie-Kabylie » de Hugh Roberts, Barzakh, 2014, pp 331.

Tuesday, 16 August 2016

Sadak Aissat - three novels







sadek





Algerian writer Sadek Aissat died of a heart attack in 2005. His novels attack little attention and he isn't often mentionned in Algerian literary things to speak about. And a terrible shame that is.

Why ? Because this :

In the official calendar of Algeria’s things to celebrate, many dates mark the events and figures that have influenced the course of our culture. We remember victories, putsches, goals, slaps in the face, and the bright light of the full moon. We also observe deaths, a whole lot of them. Systematic assassinations in the 90s considerably increased the number of these types of commemorations and since then, a trend to commemorate goodbyes has been set.
But black, contrary to the wise words of the great Ahlem Mosteghanemi, doesn’t suit us.  We are color dealers, we burst into a multitude of blushes, all day long. We deal in the indigo of kohl, the ochre of honeyed wheat, the white of salt lakes in the east, the yellow of the Aures flanks, the leafy green of Tafsut, spring, when nature is reborn.

And speaking of births, August 5 was the day Algerian writer Sadek Aïssat came into this world, and it should be celebrated. Born in 1953 in Reghaïa, he returned to his natal soil in 2005.

Sadek Aïssat was well known as a journalist, but he was also a remarkable novelist. His three novels The Year of the Dogs (L’année des chiens), The Precipice Estate (La cité du precipice) and I Do As the Swimmer in the Sea (Je fais comme fait dans la mer le nageur), published between 1996 and 2002, are top of the list of the beautiful things he bequeathed.

In 2009, Barzakh edition grouped all three novels into one volume titled Saddek Aïssat, Three Novels, an opportunity to pay a much deserved homage, and by the same, to publish his first two works for the first time in Algeria. Aïssat wrote and published all his novels in France. He had moved there with his family on August 10, 1991. Exile is the theme that traverses all his fiction.

“And so I wanted to understand time which, much more than space, is the secret of all exile.”

Aïssat’s novels are defined by his colorful portraits, planet-like bodies he observes just before and at the very point of trauma. In all three novels, he retraces the origin of the faultline that has broken lives apart and made them slip. The Year of the Dogs recounts episodes in the lives of characters like Omar, who celebrated his engagement at 26 and commits suicide at 42 because he hasn’t been able to afford a home to move into and can longer bear hiding in squalid hotels to spend time with his spouse. Or like the fisherman Jucoop Double Face, so named by the boys because his face is huge, who couldn’t care less that his wife is a prostitute because he loves her and she loves him, who is kidnapped and decapitated to punish him because he sold cigarettes to military men. Like Mohamed, aka Bob John Lennon, “the unluckiest of us all because he had everything and lost everything,” who hasn’t gone to school but speaks French and English and manages to become a steward, faking his degrees before fate catches up with him. Like the old sewing lady the boys call “Precipice Radio” because she knows everything about everyone, and is no longer surprised by what the universe throws at The Precipice Estate.

Throughout his work, Aïssat searches for the origin of the all-submerging feeling that is displacement. In The Year of the Dogs, the narrator relives the events that have disconnected him from his environment and have later led him to seek exile outside his country. He daydreams about his relationship with his twin brother Salim, shot dead by a stray bullet, and with his mother, remembering all the animals that used to inhabit her portentous dreams.

Mothers, as the umbilical link that transfers both love and wounds, are cornerstone in the construction of Aïssat’s novels. In The Precipice Estate, Zohra, whose heart is “like an iron blade between the hands of a blacksmith. It overflowed,” silently reflects on her prayer mat about how powerless she feels in stopping the slow demise of her two sons. Similarly, in I Do As the Swimmer in the Sea, in which the narration of two main characters alternates, Sien, the beautiful single mother that DZ befriends, is pregnant and will bring up her son Habib alone.

Animals are a recurring element of the most pleasurable sort in Algerian fiction. In Tahar Wattar it was fish, in Rachid Boudjedra it is snails. In Assia Moussa Ali’s short stories, rodents inhabit the imagination of her characters. In Aïssat, it is spiders. 

In I Do As the Swimmer in the Sea, DZ adopts a money spider, makes her a little casing and brings her dead flies on which to feed. Aïssat opens this French metaphor for “the unhinged,” unfolds it, lays it out and turns it into a place from which to contemplate fighting away madness.

All these characters observe themselves through others, their point of observation is a mirror in front of and behind which they sit. This effect is explicit in I Do As the Swimmer in the Sea, which opens with a narrator announcing he is the ink for the voice of DZ, a character into which he projects himself and who will narrate the events that led him to burning his visa and passport and move to the Sonacotra estate outside Paris. A burning of bridges to attest that except memory and blood, no physical connection now remains.

Fershily rani sakran  (Spread my bed, I am drunk – Cheb Khaled)

Not one of Aïssat’s novels is bitter or frontal. They are melancholic, and Aïssat is often humourous too, recognizing with good grace that exile, like fate, laughs at us all. It is music that appeases his characters, particularly the mandole of the grand master of Chaabi music, El Hadj M’hamed El Anka, and his touchiya after which the first chapter of The Precipice Estate is named. Aïssat was working on a volume on El Anka before he died. Perhaps one day, that volume will be published posthumously.

Cheb Khaled is often heard among the pages too. In I Do As the Swimmer in the Sea, before leaving for Latin America, CK, who is forever leaving to “seek a meaning to what he feels is disconnecting inside of him,” gives DZ all his tapes of classic tango.

The cleansing  effect of urine

One of the most striking element in Aïssat’s work is his portrayal of the soothing and cleansing effect of urine. Boualem, in The Precipice Estate, and DZ, in I Do As the Swimmer in the Sea, are two adults on the verge of being broken. Both are about to take a crucial step. Their decision is made after a night of tempestuous dreams. Boualem relives the torture he endured during his four day incarceration by the military men looking for his brother. DZ is locked in a dream made of fear and a repressed memory of loss he can’t escape.

Both adult men wake up having urinated on themselves during their sleep. DZ consciously urinates in his bed in between dreams. But they are not ashamed or embarrassed; rather, they are surprised and relieved physically and emotionally. Urinating in their bed and on their own skin has comforted and calmed them. It has brought them closer to having found a point of re-entry into a safe place, childhood, where the slate was clean, the womb from which everything was once possible. This point of entry is also a point of exit from pain. Both will take a momentous step after this episode.
I have not yet stumbled upon another Algerian writer in French who has incorporated urine in any manner into his work, but in Arabic, as far as body fluids go, Said Khatibi’s main character Kahina, in his tragicomic The Book of Faults (Kitab el khataya), doesn’t shy away from describing the comical situations menstrual blood, tampons, and abortion has led her into.

Algerian fiction is better known, in Algeria and beyond, for its narratives of tragedies directly related to war, through which seeps the undiluted memory of ruthless violence. Underground, however, a magnificent layer lies, one that is deeply connected to an ancestral oral literary tradition, to its animals, its magic realism and delicious wit. This connection, present in many contemporary works of fiction, is reshaping their exploration of the seat of all our emotions, tessa*.

*Tessa is the liver in Kabyle, the language of the Berbers of the north of Algeria.


If you'd like to know what each novel is about, here is a detailed description in French of Barzakh volume in homage of Aissat, on TSA, read here.




Wednesday, 10 August 2016




Ramdane Abane's aura and charisma inspired the French writer Rene Victor Pilhes to write "The Night of Zelemta" (2016). A disappointing novel but an interesting angle... read a review in French here on TSA:

Une rencontre avec Ramdane Abane durant son incarcération à Albi, et sur la route du Maroc après les exactions du Général Massu, ce serait comment ?

C’est la question qui inspire toute l’intrigue de « La nuit de Zelemta » (Albin Michel, 2016) de l’auteur français René-Victor Pilhes et autour de laquelle le roman pivote.

Les premières pages s’ouvrent sur deux hommes en conversation. Le curé Gabriel Antus écoute les dernières confidences du sous-lieutenant Leutier, gravement blessé. Son corps ne tiendra plus longtemps, Leutier le sait, alors il raconte.

Jean Michel Leutier est né à Aïn Témouchent. Il a 18 ans en 1953, et ses prouesses scolaires lui promettent un bel avenir en Droit. Ses parents décident de l’envoyer à Toulouse pour poursuivre ses études, et c’est en philosophie que le jeune homme va particulièrement se distinguer. Lorsque Leutier rencontre Rolande Jouli, la sœur de Jacques son très bon copain de classe, il décide d’essayer de la côtoyer. Jacques, amusé, accepte de l’inviter chez lui à Albi régulièrement pour qu’il puisse voir la jeune fille et se présenter à sa famille. Durant ces visites, Leutier accompagne Rolande et sa mère, très portée sur les œuvres de charité aux hôpitaux et prisons. C’est ainsi qu’il va se retrouver à les accompagner à la prison d’Albi, et va rencontrer à sa stupeur Ramdane Abane.

Ramdane Abane fut incarcéré de 1953 à 1954 à Albi en tant que prisonnier politique. La plus grande souplesse de cette administration carcérale et son statut permettront à ce détenu extraordinaire d’échanger librement, et dans cette fiction, de discuter seul avec le jeune Leutier.

Ces rencontres vont être une phénoménale prise de conscience pour Leutier qui, jeune, naïf, et surtout aveugle, n’a pas su voir l’injustice qui l’entoure en Algérie et que subissent ses camarades depuis leur plus jeune âge. En très peu de temps, Abane va lui ouvrir les yeux. Leutier ne va jamais oublier cet éveil.

Mourant, Leutier va confier au curé Antus le souvenir de ses rencontres avec Abane à Albi, et surtout celui de la nuit où il va le revoir, quatre ans plus tard en début mars 1957, lorsque Abane va s’échapper vers le Maroc.

Soixante ans s’écoulent, et Antus décide d’écrire les confidences de Leutier lorsqu’il apprend que quelqu’un enquête sur la mystérieuse nuit de Zelemta.

Les conversations imaginaires entre Abane et Leutier, dans une prose sculptée, constituent en fait une très petite partie du roman. Ces conversations sont essentielles pour le développement du personnage de Leutier, mais leur durée, quelques lignes seulement, et leurs teneurs ne font entrevoir Abane que très légèrement.

Ces brides de discussions très brèves sont la source de la prise de conscience de Leutier et de sa graduelle compréhension de la situation dans laquelle les Français d’Algérie se sont engloutis. Mais la chair du roman, c’est Leutier et son éveil. Toute la dynamique de l’histoire, elle, est fondée sur le mystère de la nuit de Zelemta, une nuit durant laquelle Leutier patrouillait.

René-Victor Pilhes, né en 1934, a lui-même été étudiant à Toulouse et a fait son service militaire en Algérie dans l’Oranie qu’il décrit. Zelemta est d’ailleurs un lieu réel qui se situe entre Mascara et Tiaret.

Dans une interview avec Benjamin Stora dont il a beaucoup lu les écrits pour construire le personnage de Abane, et pour insérer des épisodes historiques factuels dont parle Leutier, Pilhes explique très clairement l’angle qu’il a voulu explorer dans ce roman. Cette fiction est «  une reflexion autour d’une histoire qui m’obsède depuis près de 60 ans », confie l’auteur. Il avait déjà envisagé de l’écrire après son service militaire en Algérie, mais a préféré attendre. C’est quand sa compréhension et sa compassion pour la douleur des Français d’Algérie ont mûri qu’il a décidé d’écrire ce roman, construit autour de la rumeur d’une rencontre fortuite entre un sous-officier français et Ramdane Abane sur la route du Maroc. Une rumeur bien réelle selon l’auteur, qui a circulé dans les cantines des soldats de cette période.

Ressusciter les grands noms de l’histoire dans des œuvres de fiction et leur redonner un souffle de vie permet d’explorer sous un nouvel angle la vie et le rôle des femmes et des hommes qui ont participé à l’édification de l’Algérie d’aujourd’hui. Ces fictions historiques sont une forme de transmission de mémoire, elles permettent aussi de préserver un espace de recueillement pour les grands « effacés » de l’histoire.

« La nuit de Zelemta » de René-Victor Pilhes, éditions Albin Michel (Janvier 2016), pp. 192

Saturday, 30 July 2016

Beautiful shores - Nina Bouraoui's new novel



Nina Bouraoui's new novel Beaux rivages (Beautiful shores) is about to be released. And what a delicious novel it is.





Reviewed in French for TSA :

Ce nouvel écrit, dont l’histoire est située à Paris entre deux dates très contemporaines, juste après les attentats de janvier 2015 et à l’aube de ceux du Bataclan, explore le grand thème de la trahison amoureuse à l’ère numérique.

A., la narratrice vit et travaille dans la capitale française. Elle prête sa voix aux actrices, elle est doubleuse. Cet emploi lui permet de mener une vie confortable et de passer son temps libre à voyager.

Elle est en couple avec Adrian depuis 8 ans. Lui vit en Suisse où il dirige une galerie d’art. Elle et Adrian sont plus qu’amants, ils se sont promis l’un à l’autre, et si le mariage n’a pas scellé leur relation sur papier, ils se sont toujours dit qu’ils finiraient leurs jours ensemble.

Mais ça, c’était avant le SMS d’Adrian qu’elle reçoit sans aucun préliminaire, et dans lequel il lui annonce qu’il a besoin de liberté et qu’il la quitte.

Elle comprend rapidement qu’Adrian ne s’est pas lassé d’être en couple mais qu’il est passé à une autre, une femme avec qui il vivait une histoire en parallèle depuis plusieurs mois.

Ce nouvel écrit, dont l’histoire est située à Paris entre deux dates très contemporaines, juste après les attentats de janvier 2015 et à l’aube de ceux du Bataclan, explore le grand thème de la trahison amoureuse à l’ère numérique.

A., la narratrice vit et travaille dans la capitale française. Elle prête sa voix aux actrices, elle est doubleuse. Cet emploi lui permet de mener une vie confortable et de passer son temps libre à voyager.

Elle est en couple avec Adrian depuis 8 ans. Lui vit en Suisse où il dirige une galerie d’art. Elle et Adrian sont plus qu’amants, ils se sont promis l’un à l’autre, et si le mariage n’a pas scellé leur relation sur papier, ils se sont toujours dit qu’ils finiraient leurs jours ensemble.

Mais ça, c’était avant le SMS d’Adrian qu’elle reçoit sans aucun préliminaire, et dans lequel il lui annonce qu’il a besoin de liberté et qu’il la quitte.

Elle comprend rapidement qu’Adrian ne s’est pas lassé d’être en couple mais qu’il est passé à une autre, une femme avec qui il vivait une histoire en parallèle depuis plusieurs mois. 

Dévastée par le mensonge qui met fin à huit ans de complicité, elle se retrouve seule face à la traîtrise de l’être aimé dans un contexte social et national déstabilisé. Elle commence à ne plus pouvoir dormir ou se nourrir, et se retrouve au bord de la dépression et sait qu’elle y plongera si elle ne se reprend pas.

Lorsqu’elle demande à Adrian qui est cette femme, il lui donne le nom et prénom de sa nouvelle amante. C’est trop de tentation. Elle fait une recherche sur le net. Sa remplaçante tient un blog sur lequel elle postera des photos régulièrement pour faire passer des messages à la narratrice et la narguer, connaissant son existence et sachant qu’Adrian pourrait la quitter elle aussi, peut-être aussi vite qu’il lui est venu pour retourner au grand amour de sa vie, comme il le décrit.

Elle a alors deux choix : se défaire d’Adrian et de ce triangle, et refuser l’amitié malsaine qu’il lui propose, pour se reconstruire. Ou l’attendre en espérant qu’il lui revienne. Cette possibilité, il continue de la lui faire miroiter.

Mais elle va s’engouffrer dans une troisième voie, une addiction numérique et la torture qu’elle engendrera, avant d’apercevoir une issue.

La trahison amoureuse et le mensonge sont des thèmes éternels en littérature. Bouraoui les traite avec maturité, sensible et subtile, ancrée dans son siècle, celui de l’accès et du partage en temps réel d’informations intimes, de leurs reflets déformants, dans une ère où les nouvelles technologies sont – aussi – utilisées comme un nouvel outil pour (se) faire du mal. La situation nationale tragique au sein de laquelle l’histoire se déroule, et sa contemporanéité discrète, souligne aussi combien il faudra se battre pour continuer à s’aimer comme avant.

Beaux Rivages est l’un des textes les plus ouverts de l’auteur. Dans ce roman, Bouraoui se décentre de son « je » narratif habituel et hypnotique, pour raconter et se raconter, en se conjuguant à toutes les personnes. Son empreinte, celle de jeux de ponctuation si propre à ses textes et à leur morphologie, rythme la narration.

Beaux Rivages expose une blessure et retrace les sentiers de la confiance vers de nouvelles plages. Un roman contemporain sur un thème immortel, qui vient enrichir les quatorze autres de l’auteur.
Beaux rivages de Nina Bouraoui aux éditions JC Lattès, 2016, pp. 252.

Merci aux éditions Lattès pour la copie presse de ce roman.


Friday, 29 July 2016

Is there a nahda in Algerian literature ?

The 19 volume of Riveneuve editions' literary magazine published in the spring of 2015 focused on Algeria. It argues that there is a nahda in Algerian literature based on what it calls 'the emergence' of novels that speak of the 90s, a proof of this 'renewal' or 'renaissance'. I entirely disagree. Here's why, in French on HuffPost Algerie :

Is there a nahda in Algerian literature ?

Il y a-t-il une nahda des lettres algériennes ? C'est la question que pose le numéro 19 de la revue littéraire Continents des éditions Riveneuve, et à laquelle il répond à l'affirmative dans cette anthologie de textes d'auteurs algériens et français, textes de fiction ou de non-fiction.

Ce numéro 19 intitulé "Algérie : la nahda des lettres - la renaissance des mots", publié au printemps 2015, est entièrement dédié à la question d'une renaissance littéraire en Algérie. Dans ce volume, et dès l'introduction, Gilles Kraemer, directeur de publication, Adlène Meddi et Mélanie Matarese, éditeurs-en-chef, proposent d'explorer comment, et dans quelles œuvres, il ont vu se dessiner une renaissance des lettres algériennes, post-1990s.

Un même thème et une même période traversent tous les textes : les années 90s. Un thème choisit par les éditeurs pour s'interroger sur une "société qui ne veut même pas reconnaître ses traumas pour avancer".

La question à laquelle l'ouvrage répondra en examinant une partie de la production littéraire algérienne contemporaine est introduite dès l'introduction : "Comment écrire dans cet entre-temps, le temps de la reconstruction de l'être ensemble et celui de l'entre-tuerie nationale ?", et "Parlera-t-on dans cet entre-temps de 'renaissance des Lettres' ? De renaissance par les Lettres ?"

Avant que les textes, preuve de cette renaissance, ne soient dévoilés, Kraemer, Meddi et Matarese annoncent qu'ils se lancent dans l'exploration de "toute la question du défi presque inconscient des Lettres algériennes qui se réinventent, en arabe et en français, à travers de plus jeunes générations d'auteurs, héritiers des traumatismes et des pères fondateurs que sont Kateb, Dib, Djebar, Ouettar, Haddad".
Pour eux une renaissance des lettres, claire et évidente, a commencé son essor : "Nul doute que l'avenir de l'Algérie - sa renaissance - est déjà en germe dans les mots et les Lettres de tous ceux qu'elle inspire. Elle se manifeste dans le renouvellement des genres littéraires, entre l'utopie et la science-fiction, le Rap et la BD, le polar et le roman graphique, le dialogue des langues, des images, des formes d'expression, des thématiques".
28 auteurs et leurs textes forment ainsi le fondement textuel et imagé, sur la base desquels cette renaissance va être démontrée et illustrée.

Des textes sous forme d'essais ouvrent la revue, comme celui d'Akram Belkaid qui écrit son soutien répété à Kamel Daoud. Celui d'Hervé Sanson répertorie les œuvres d'auteurs, de Dib à Alloula, dans lesquels il voit une création littéraire nouvelle dans la forme et dans le fond. Le texte de Denise Ibrahimi fait une lecture de deux romans algériens, "Le dernier juif de Tamentit" d'Amine Zaoui et "Alger le cri" de Samir Toumi pour illustrer une création dite inédite dans ces nouvelles lettres algériennes.

Loin des essais, les textes de fiction sont l'exemple le plus concret de l'affirmation d'un renouveau : ceux de Sarah Haidar, de Yahia Belaskri, ou l'extrait du roman de Kaddour Hadadi (HK) "Néapolis" publié chez Riveneuve, ou le texte de Thierry Perret.
La production littéraire algérienne en langue arabe n'est pas évoquée mais est illustrée avec une nouvelle de Mohamed Kacimi en français sur la métamorphose des rues et des bars au début des années 90, et avec un texte très bref en langue arabe de Bachir Mefti sur la violence dont on ne parle pas.
L'espace littéraire féminin est discuté par Dalila Morsly dans son mini-essai qui prend en exemple l'ouvrage collectif "Raconte-moi ta liberté" (2012, Sengho éditions) pour discuter de l'espace que négocient les femmes auteures.

Au fil du volume, on découvre des textes extraits de romans en cours d'écriture comme "Quand s'effrite la mémoire" de Youcef Tounsi, ou le prochain roman policier d'Adlène Meddi "1994", un autre roman inspiré de 1984 de George Orwell. Djamel Mati annonce son prochain roman avec son texte "Des chercheurs dans le désert" pour lequel il cherche un éditeur. Le volume se clôt sur une nouvelle de Pierre Jacquemin extraite de son ouvrage aux éditions Riveneuve.

La production théâtrale est aussi représentée ici avec l'exemple d'un texte de Mustapha Benfodil, devenu pièce de théâtre, qu'il a rédigé lors d'une résidence d'écriture sur le voilier "Zitoun", un voyage qui, dixit l'auteur, fut passé à vomir en mer et écrire une fois sur terre.

Le renouveau est étendu à la scène artistique avec des articles. Camille Leprince parle avec des artistes algériens des Beaux Arts d'Alger qui puisent leur inspiration dans les années 90s, et illustre son texte avec les paroles du rappeur Diaz, et le parcours du visual artist Walid Bouchouchi. Quand à Lazhari Labter, il présente l'essor de la BD algérienne, basé sur son ouvrage "Panorama de la bande dessinée algérienne 1969-2009", paru aux éditions Lazhari Labter (2009).

La BD est aussi présente sous forme de planches pour illustrer un renouveau dans l'art visuel avec une planche inédite de Gyps, et le texte illustré de Jacques Ferrandez intitulé "L'étranger", dans lequel il parle de ses illustrations de la nouvelle d'Albert Camus, "L'Hôte".

Les poèmes ponctuent la revue. Ceux de Souad Labbize, Ali Chibani, Ghaouti Faraoun, Davis Allais, et de Habiba Djahnine qui s'apprête à publier un nouvel ouvrage sur le thème de la reconstruction.
Chez certains auteurs, ce n'est pas le thème des années noires qui inspire le texte. Il se dérobe et fait place à celui de l'occupation française et la guerre d'indépendance, avec la nouvelle de Djilali Bensheikh, et le texte illustré de Joël Alessandra qui s'interroge sur l'appartenance et l'exil, sujets qu'il a explorés dans "Petit-fils d'Algérie", un récit sous forme de bande dessinée (Casterman, 2015) sur le parcours de son père et de ses grands-parents.

Cette revue, riche en auteurs et en découverte pour le lecteur, est le genre d'anthologie de textes et d'auteurs dont on manque cruellement. Les éditions Riveneuve publie donc ici un bel outil pour les études littéraires algériennes, les chercheurs et les curieux.

Une nahda ou une nahda des lettres ?

On peut tout à fait concevoir, comme l'affirme les éditeurs, que les années 1990 ont fait place à une renaissance culturelle, et en ce sens, cette revue porte bien son nom si elle désigne un renouveau au sens large car c'est un renouveau des espaces et du souffle que cette revue illustre.

Mais parler de nahda littéraire, c'est affirmer autre chose. Un renouveau littéraire suit un développement spécifique et concret en littérature, et dont le fond, la forme et les contours sont très lisibles. Un renouveau en littérature est un véritable phénomène.

Les indices d'un renouveau littéraire se situent dans la structure de la prose ou de la poésie, particulièrement dans leur syntaxe, et dans un élargissement ou un passage des thèmes passés vers des sujets modernes. Ces nouveaux thèmes déchiffrent la nouvelle ère qu'ils saisissent, sans nécessairement abandonner les anciens, pour continuer d'observer, comme un miroir.

Pour juger un tel renouveau, il faut connaitre les principes sur lesquels la prose des auteurs précédents s'est construite, ainsi que ceux de la nouvelle pour pouvoir comparer. Les thèmes n'en sont que la surface.

Ainsi, on imagine mal une nahda des lettres sans parler de style, et non de genre, sans définir la période, et qui se déclinerait sur un seul thème. Parler des années 90 est un thème qui a été largement exploité depuis les années 2000, et même durant les années 90. Pour la littérature algérienne, ce thème n'est plus nouveau.

Difficile d'imaginer aussi un renouveau sans un texte d'Amari Chawki, l'auteur phare du réalisme magique algérien, en langue française. Une illustration de renouveau sans la littérature algérienne de langue arabe est d'autant plus difficile à concevoir car s'il y a renouveau, c'est dans celle-ci qu'il se trouve.

La relation auteur-lecteur en Algérie

Parmi les thèmes qui fondent la trame des romans algériens, quelque soit le genre littéraire, ce sont les années 90s, la colonisation et la guerre d'indépendance qui attirent le plus d'attention. Mais les auteurs algériens explorent bien d'autres sujets, ils sont nombreux à avoir dépassé les années 90s dans leur fiction.

Cet intérêt pour d'autres imaginaires, et ce passage à une autre ère est manifeste dans la production littéraire algérienne de langue arabe.

Si les auteurs continuent d'explorer ou d'être hanté par l'impact et le traumatisme des années 90s, composant des textes qui (les) aideront à décomposer la douleur, à digérer le contexte et entrevoir les effets futurs de ces années, le lectorat algérien lui est saturé par ces thématiques liées à la violence.
Tant que le lectorat ne pourra se plonger, pour souffler et s'oxygéner, dans des textes sortis du ventre des auteurs et non de leur esprit, dans des écrits qui saisissent l'essence transitoire et éphémère, grave et aérienne, large et précise, du parcours humain, le lien auteur-lecteur restera scindé.
C'est l'un des paradoxes de la relation littéraire auteur-lecteur si négligée et sous-estimée en Algérie, où l'écrivain écrit pour exorciser ses cauchemars, et le lecteur ne veut pas être le récipient de ceux-ci.

Mes remerciements aux éditions Riveneuve pour la copie presse de cette revue.

Friday, 22 July 2016

Rape, women's narratives in men's voices in a certain type of Algerian novels

I was asked to review a novel recently, the story of which I didn't respond to very well. Not only did the novel turn out to be yet another male writer building a story on a sole character who only looks at its own navel, in poor prose, it was also another story from a male writer who speaks as a woman in the first person and depicts the rape of a woman, and female prostitution.

I suddenly realised that publishing houses in Algeria are letting a specific genre developping, that of the egocentric novel, but also that, more worryingly, editors in Algeria and in France are regularly publishing, if not downright promoting, rape narratives recounted by a female character itself told by a male voice, that of the writer.

While it could make for a great way to approach that kind of topic, it has made for linear, poor and what's worse: apologists' stories. Very disturbing.

My review of the novel and my critique of the genre are on TSA in French and below :

La porte de la mer est le nouveau roman de Youcef Zirem, paru aux éditions Intervalles en juin 2016. Dans ce nouveau roman, l’auteur prend la voix d’une femme, celle d’Amina qui narrera à la première personne son parcours de jeune prostituée.

Le roman s’ouvre au tournant des années 90s. Le père d’Amina, veuf, est monté au maquis. Devenu émir de sa région, il redescend régulièrement prendre des nouvelles de la famille auprès d’Amina, sa fille aînée. C’est lors d’une de ces rencontres cachées que son père la viole. Amina racontera tout à ses jeunes frères et les prendra en charge. Son père ne réintégrera pas le village et la maison familiale. Jusqu’à l’amnistie.
L’année de ce viol est aussi l’année du bac pour Amina, et quelques semaines avant les épreuves, la jeune fille se rend compte qu’elle est enceinte. Elle réussit tout de même son examen45 et s’inscrit à la faculté des lettres d’Alger. Elle gardera l’enfant et le fera adopter en suivant son dossier de près pour pouvoir un jour le reprendre. Une fois à l’université, elle commence à se prostituer avec une amie déjà dans le circuit. Au fil de ses études, elle deviendra très vite « une prostituée de luxe ».

Lors d’une visite à Béjaïa, la ville de la Porte dorée ou la Porte de la mer qui inspire le titre de ce roman, Amina sèche un rendez-vous avec un client et décide d’arrêter de se prostituer pour devenir professeur de français.

Si la plume de Zirem n’est pas entièrement désagréable, son traitement superficiel du sujet l’est profondément. En moins de 50 pages, cette femme est violée, passe son bac, entre à l’université, accouche, se prostitue, fait adopter son fils, tombe amoureuse d’un de ses clients, tombe amoureuse d’un autre de ses clients, mange une pizza, et visite Béjaïa.

Si on comprend bien que l’auteur se délecte, pour un roman de 140 pages, l’enchaînement fulgurant d’événements ainsi empaquetés et tragiques rend le récit frivole. À. cette vitesse, Zirem ne peut pas construire un personnage qui raconte, il construit un protagoniste qui nomme. Amina nomme des lieux, des adjectifs, des proches, des amis, cite Pessoa et Réné Char, mais elle n’exprime rien. Elle n’en a même pas le temps.

Les épreuves subies par Amina défilent ainsi, de l’extérieur, un paradoxe pour des situations si intimes et des souffrances intériorisées, énoncées dans un style plus proche du roman Harlequin que d’Ahlem Mosteghanemi, d’Emilie Brontë, ou d’autres championnes de la condition féminine.

Viol, récit de femmes et littérature

Récemment, plusieurs auteurs ont construit leur roman autour d’un viol de femme. Bachir Mefti dans Pantin de feu, sélectionné pour l’Arabic Booker Prize en 2012 en langue arabe et récemment traduit en français par Lotfi Nia, a construit une fiction autour d’un seul personnage, Réda Chaouch, qui raconte son ‘histoire d’amour’ avec Rania, une jeune fille qu’il harcèlera et violera chez elle après son mariage à un autre, lui faisant un enfant qu’il fera assassiné plus tard.

En 2015, le prix Assia Djebar était remis à Amine Ait Hadi pour son roman L’Aube au-delà qui avait aussi choisi de prendre une voix de femme, celle de Meryem qui racontera les atroces violences qu’elle subit de son violeur, les autres infligées par son père, et sa délivrance lorsqu’elle égorge son tortionnaire.

Le sujet que Zirem et ces autres auteurs ont choisi d’explorer est grave, complexe et délicat, d’autant plus qu’ici les auteurs, des hommes, s’imaginent au féminin pour décrire la relation d’une femme à son corps – lors d’un viol notamment ou lors de rapports de force entre sexe et argent chez Zirem -, pour décrire la relation d’une mère à son enfant issue d’un viol, pour dire ses désirs aussi et leurs attentes.

Pourquoi ces romans n’ont-ils pas réussi leur pari ?

Dans Le vent du Sud pourtant un roman précurseur, Abdelhamid Benhadouga avait, lui, construit une fiction captivante dans un style travaillé, généreux et ouvert autour de Nafissa, une jeune fille issue d’une famille profondément patriarcale et qui essaiera vainement de fuir un mariage forcé et de se défaire de traditions familiales néfastes.

Parmi les romans publiés ces dernières années chez nous, en langue française ou en arabe, un phénomène tangible est en train de se développer. Contrairement aux décades précédentes, les années 2010, assistées par les maisons d’éditions, ont enfanté le « roman à personnage unique ».

Le roman à personnage unique est un roman construit, non pas autour, mais sur un seul personnage, entouré exclusivement de faire-valoir et autres figurants dont les agissements, les ressentis ou l’historique restent sous développés. Des personnages en cartons en somme.  Le roman de Zirem, Mefti et Ait Hadi font partie de ce nouveau genre.

Construire une fiction sur un seul personnage peut se révéler un excellent conducteur cependant. Rachid Boudjedra l’a superbement réalisé avec L’escargot entêté publié en 1974 chez l’Anep, et chaque roman de Nina Bouraoui est composé entièrement sur les pensées d’une seule personne qui se contemple, elle et sa relation avec les autres.

Ailleurs, l’Anglaise Rachel Cusk dans Outline a écrit un récit bâti sur les voix qu’un seul personnage entend, rapporte et interprète. C’est sans dire explicitement qui elle est, grâce à ces non-dits, que le personnage se découvre.

Dans ces romans, le protagoniste raconte le monde qu’il voit à travers ses yeux propres, certes exclusivement, mais son regard est porté sur les autres et sa relation avec eux.

Dans un « roman à personnage unique », le protagoniste va non pas raconter le monde, il va se raconter, lui, en circuit fermé. Le monde n’est qu’un décor, les autres ne sont qu’une estrade. Les lieux et les personnes sont réduits à de simples artifices pour mieux se refléter, comme Narcisse.

Le personnage unique est non seulement le personnage central d’un roman : il est le roman.

 

Sunday, 10 July 2016

A short guide to Algerian crime fiction


I've been addicted to crime fiction for a while and to Algerian crime fiction for a good four years. It was therefore about time that I put to pen a short guide with a top 10!

It can be found here on HuffPost Algerie, in French and below. Meanwhile, my hunt continues in English with this page dedicated to the genre in Algeria.

Il existe plusieurs types de guides sur l'Algérie. Des guides géographiques, gastronomiques, artistiques, historiques, et même politiques. Lorsque les guides littéraires seront écrits, il faudra qu'ils réservent un glorieux chapitre aux intrigues, aux meurtres punis, à la justice rétablie, aux incorruptibles grincheux et aux explorations urbaines. En bref : au roman policier algérien. (1)

Le roman policier algérien est un genre peu visible en Algérie et encore plus au-delà. Les maisons d'éditions algériennes en éditent peu, les médias n'en parlent pas, en dépit d'un lectorat qui raffole de secrets révélés.
Malgré ce manque de visibilité, les auteurs ont régulièrement produit des fictions criminelles, et ont réussi à nourrir le genre. Le polar algérien est né en Algérie en 1970 avec la publication par la SNED de quatre romans de Youcef Kader (2), le nom d'emprunt de Roger Vilatimo, un écrivain d'origine catalane qui a beaucoup écrit sous plusieurs pseudonymes.

Après ce premier lot, la SNED publiera deux romans policiers supplémentaires de Youcef Kader (3), en 1972, suivi de "D. contre-attaque" d'Abdelaziz Lamrani en 1973. Six 'polars' voient donc le jour dans les années 1970. Le roman policier algérien est né (4).

De 1980 à 1990, le nombre de publications va doubler. On peut en recenser onze (5) dont deux, "Le portrait du disparu" (SNED, 1986) et "Les pirates du désert" (SNED, 1986), écrits par Zehira Houfani probablement la première femme auteure du genre en Algérie.

De 1990 à 2000, malgré les années noires que le pays va connaitre, dix autres romans policiers (6) seront publiés par des auteurs algériens édités par des maisons d'éditions algériennes ou françaises. C'est durant cette décade que l'on découvrira notamment les enquêtes de l'Inspecteur Llob de Yasmina Khadra.

De 2000 à 2010, dix-sept (7) seront édités en Algérie et en France, dont celui de Francis Zamponi "Mon Colonel" publié en France, qui sera le premier à parler du massacre de Guelma et de Sétif. De ce roman sera d'ailleurs tiré le film de Laurent Herbiet du même titre. A noter aussi durant cette période, la parution du roman de Rahima Karim "Le meurtre de Sonia Zaïd", la deuxième algérienne à publier un roman policier, d'ailleurs très bien construit.

De 2010 à nos jours, au moins dix romans policiers algériens ont été publiés (8) dont l'excellent thriller de l'auteure Amel Bouchareb, en langue arabe, un des romans policiers les mieux travaillés et développés du genre à ce jour publiés en Algérie.

Ainsi au total, de 1970 à 2016, on peut compter 36 écrivains (9), auteurs de romans policiers écrits en langues arabe et française. 55 romans policiers sur quarante-six ans - au moins - c'est-à-dire un peu plus d'un roman policier par an depuis la naissance du genre. Quarante-six années d'existence malgré les obstacles. Le roman policier DZ maintient sa tête (littéraire) haute mais de justesse.

Ces auteurs ont construit des romans noirs, brutaux et tragiques, autant que des romans moqueurs, au style acerbe, tendu et claquant. Les enquêtes prennent place sur tout le territoire, à Alger à Oran, à Tamanrasset ou en Kabylie.

Quelque soient le style ou le genre, tous les auteurs partagent une même passion : la résolution de crimes. Des crimes d'espionnage, de corruptions politiques, médiatiques, ou des crimes familiaux, avec des investigations conduites par des professionnels ou des amateurs futés même si non-initiés.

Le roman policier algérien : un genre à promouvoir

Internationalement parlant, le roman policier se porte très bien. Il est loin d'être un genre littéraire moindre, cette appréciation littéraire condescendante a été abandonnée il y a des années. L'excellent crime fiction "Mon nom est rouge" d'Orhan Pamuk, l'un des plus grands romanciers contemporains turques, lauréat du prix Nobel de littérature en 2006, ou la série "Philip Marlowe" écrite par Benjamin Black alias John Banville, l'un des auteurs irlandais les plus importants de la langue anglaise aujourd'hui, illustrent bien la capacité du roman policier à être hautement littéraire.

La créativité des auteurs algériens, le modèle type dont ils s'inspirent, les thématiques sociales dont ils traitent, étroitement liées à l'actualité et au contexte historique, politique, économique et social du pays, sont des éléments non seulement instructifs mais divertissants, peut être même thérapeutiques. Ces romans peuvent certainement servir à informer de nombreuses études littéraires (10) en plus de nous faire méditer sur une situation socioculturelle complexe.

Si vous pensez que le génie littéraire algérien a fait ses valises, détrompez-vous, il est bien resté chez nous et il est allé se plonger dans le genre policier chez les auteurs qui le portent.

Top 10 du roman policier algérien




NOTES

(1) Le roman policier est compris ici comme une fiction construite autour d'un crime à résoudre. Pour décrire le genre, l'appellation crime fiction est beaucoup plus appropriée que roman policier car la police ne joue pas toujours de rôle dans ce type de romans (enquête faite par un non-initié par exemple). Crime fiction est d'autant plus adéquat que l'appellation polar a une connotation dépréciative - le mot polar provient de la juxtaposition de pol- (policier) et -ar, un suffixe argotique rendant le terme familier, ce qui distancie le genre d'un corps très littéraire auquel beaucoup de romans appartiennent. Auteur algérien est pris ici au sens large, c'est à dire un auteur né en Algérie ou d'origine algérienne.

(2) « Délivrez la Fidayia! », « Halte au plan terreur », « Pas de « Pantoms » pour Tel-Aviv » et « La Vengeance passe par Ghaza ». 

(3) « Les bourreaux meurent aussi... » et « Quand les "Panthères" attaquent »

(4) Le total qui suit est mon décompte personnel, je n'ai trouvé que deux romans policiers en langue arabe, et ils sont récents. Je reste certaine que d'autres ont été publiés, mais leur existence ne m'est pas encore connue. Il est possible que des romans policiers en Tamazight ait été publiés également et me sont également inconnus. De même pour les romans policiers en lange française, si vous en connaissez d'autres, n'hésitez pas à m'en informer !

(5) Piège a Tel-Aviv de Abdelaziz Lamrani (SNED, 1980), Banderilles et muleta de Abahri Larbi (SNED, 1981), Le portrait du disparu de Zehira Houfani (SNED, 1986), Les pirates du désert de Zehira Houfani (SNED, 1986), La résurrection d'Antar de Djamel Dib (ENAL, 1986), La Saga des Djinns de Djamel Dib (1986), Mimouna de Salim Aïssa (ENAL, 1987), Adel s'emmêle de Salim Aïssa (ENAL, 1988), Double Djo pour une muette de Rabah Zeghouda (1988), L'archipel du Stalag de Djamel Dib (ENAL, 1989), Les barons de la pénurie de Said Smaïl (SNED, 1989).

(6) L'empire des démons de Saïd Smaïl (SNED, 1990), Le dingue au bistouri de Yasmina Khadra (Lamphonic, Alger, 1990), Fredy la rafale de Mohamed Benayat (ENAL, 1991), Double blanc de Yasmina Khadra (Baleine, 1998), La Foire des enfoirés (Laphomic, 1993), Morituri de Yasmina Khadra (1997), L'Automne des chimères (Baleine, 1998), Avis d'échéance de Mouloud Akkouche (Gallimard, 1998). Je signale aussi Au nom du fils de Abed Charef (Aube, 1999) et 31 rue de l'aigle de Abdelkader Djemaï qui sont des romans construits sur une intrigue criminelle mais ne sont pas des policiers au sens strict du terme, si on cherche une catégorie on peut les classer comme méta-policiers. 

(7) Mon colonel de Francis Zamponi (Broche 2002), Sérail killer de Lakhdar Belaid (2000), Le passeport de Azouz Begag (Seuil, 2000), L'homme de la première phrase de Salah Guemriche (Rivages, 2000), Le serment des barbares de Boualem Sansal (Gallimard, 2001), Le casse-tête turc de Adlene Meddi (Barzakh, 2002), Takfir Sentinelle de Lakhdar Belaïd (Gallimard, 2002), Le meurtre de Sonia Zaïd de Rahima Karim (Marsa, 2002), A la mémoire du commandant Larbi de Nabil Benali (Barzakh 2002), Meurtres en Seraïl de Abdessemed Charaf (Broche, 2002), Complot à Alger de Ahmed Gasmia (Casbah 2006), Ombre 67 de Ahmed Gasmia (Casbah 2007), Commissaire Krim de YB aka Yassir Benmiloud (Grasset 2008), La prière du Maure de Adlene Meddi (Barzakh 2008), Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio de Amara Lakhous (Europa 2008), Le pouvoir de l'ombre de Mohamed Benayat (Milles Feuilles, 2009) ; dont un métapolicier : Le chien de Titanic de Ali Malek (Barzakh 2006).

(8) L'étrangleur d'Alger de Azdine (Apic Noir 2010), Le roman noir d'Ali de Abdelkader Ferchiche (Alpha, 2010), Alger la noire de Maurice Attia (Barzakh, 2012), Intrigue à Sidi Fredj de Khaled Mandi (Mazola, 2012), Querelle pour un petit cochon italianissime à San Salvario de Amara Lakhous (Europa, 2014), Qu'attendent les singes de Yasmina Khadra (Juliard, 2014), نبضات أخر اليل de Nassima Bouloufa (Viscera, 2015), سكرات نجمة de Amel Bouchareb (Chihab, 2015). Autres méta-policier : Le rapt de Anouar Benmalek (Fayard, 2011). Je signale le très bon roman de Mohamed Benchicou, La mission (Koukou, 2014), le récit d'une investigation où il y a eu crime mais pas dans le même contexte structurel que celui d'un roman policier.

(9) Cinq autres auteurs étrangers sont à noter et à lire, dans l'optique d'une appréciation des thématiques liées à l'Algérie et qui apparaissent dans le genre globalement. Ces auteurs étrangers ont été en contact avec l'Algérie, y ont vécu pendant une période, et/ou ce sont inspirés de l'histoire contemporaine algérienne pour tisser leurs intrigues : Le Mur, le Kabyle et le Marin d'Antonin Varenne (Viviane Hamy eds, 2009) [Fr], Un baiser sans moustache de Catherine Simon (Gallimard, 1998) [Fr], Le pied rouge de François Muratet (Actes Sud, 2002) [Maroc], Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx (Gallimard, 1984) [Fr], et Du vide plein les yeux de Jérémie Guez (La Tengo, 2013) [Fr].

(10) D'excellentes études ont été menées sur le genre : voir celles de Dr Miloud Benhaimouda Formation du roman policier algérien 1962-2002 (2004-2005) et Mythologies du roman policier algérien (2008); Beate Bechter-Burtscher Le développement du roman policier algérien d'expression française [entre 1970 et 1998] (1998).